L'usage des antibiotiques dans les élevages est une pratique courante qui a permis des progrès considérables en termes de santé animale. Plusieurs familles d’antibiotiques sont aujourd’hui utilisées, parfois en grande quantité surtout dans les élevages intensifs. Ainsi l’OMS estime que plus de 50% des volumes d’antibiotiques utilisés dans le monde sont destinés aux animaux soit plus de 72000 tonnes/an.

 

De la même façon que ce qui est observé en médecine humaine, l’usage des antibiotiques chez les animaux entraîne l’émergence de résistances bactériennes selon les mêmes mécanismes : la résistance bactérienne est un phénomène naturel et les mésusages des antibiotiques favorisent la sélection naturelle des souches résistantes et la transmission des caractères de résistance d’une bactérie à une autre. Ainsi, les résistances ponctuelles se sont propagées pour devenir massives et préoccupantes. Certaines souches sont même devenues multi-résistantes (résistantes à plusieurs antibiotiques), voire même toto-résistantes (résistantes à tous les antibiotiques disponibles).

Pour comprendre ce phénomène, il faut revenir aux spécificités de l’usage des antibiotiques dans l’élevage comparativement aux usages en santé humaine. Dans les élevages intensifs où les conditions d’hygiène, le confinement et la densité favorisent les infections et la contagion, l’usage des antibiotiques répond avant tout à un impératif économique pour limiter les pertes et les risques financiers. Ainsi les antibiotiques sont parfois utilisés dans un but curatif (soigner un animal ou des animaux malades), mais plus souvent dans un but préventif sur un groupe entier dès apparition de signes d’infection sur quelques individus ou même sur des animaux non malades présentant un facteur de risque (sevrage des veaux ou des porcelets par exemple). Il faut noter également que les antibiotiques étaient jusqu’à une période récente utilisés de façon systématique chez les animaux sous l’appellation de « facteurs de croissance », une pratique interdire en Europe depuis 2006 seulement, interdite en Tunisie depuis 2007 et toujours en cours aux USA où les lobbys agricoles et pharmaceutiques sont très puissants.

Les spécificités liées à l’élevage sont des facteurs de risque favorisant l’apparition et la transmission d’antibio-résistances. Ils sont encore plus aggravés par des risques de mauvaises utilisation au niveau de l’éleveur (non respect des posologies, des modes d’administration, des durées de traitement ou des délais d’attente, auto-médication, usage de médicaments issus du commerce parallèle …).
Le risque de transmission à l’homme de ces résistances est aujourd’hui bien réel. Cette transmission se fait soit par contact direct avec les animaux surtout pour les professions à risque (éleveurs, vétérinaires, bouchers,etc …), soit par l’alimentation.

Les bactéries zoonotiques (germes pouvant être responsables de maladies communes à l'homme et à l'animal) constituent des menaces importantes pour la santé publique et le risque est accru quand ces bactéries zoonotiques deviennent résistantes aux antibiotiques connus. Des milliers de morts sont ainsi observés chaque année chez l’homme suite à la contamination par Escherichia coli, Campylobacter ou Salmonelles résistantes aux antibiotiques et responsables de symptômes graves et d’épisodes de toxi-infections alimentaires collectives (TIAC).
Avec le développement des résistances et leur propagation rapide dans le monde, l’arsenal thérapeutique humain risque de se retrouver inefficace pour lutter contre des infections aujourd’hui courantes et très simples à traiter. Le constat est aujourd’hui alarmant surtout pour les classes d'antibiotiques dites essentiels car elles constituent une des seules alternatives pour le traitement de certaines maladies infectieuses chez l’homme (cas des Céphalosporines et des Fluoroquinolones).

Le développement de l’antibiorésistance constitue donc un enjeu de santé publique au niveau mondial qui justifie une prise de conscience accrue et nécessite une action urgente et globale prenant en compte à la fois le domaine vétérinaire et la médecine humaine .Il s’agit surtout de préserver l’efficacité des antibiotiques, particulièrement de ceux dits essentiels qui apparaissent difficilement remplaçables en médecine humaine. Et de diminuer les risques de diffusion et de transmission de ces résistances. Pour ce faire il faudra :

  • Réduire les quantités d’antibiotiques utilisées chez l’animal par le renforcement des mesures de prophylaxie sanitaire et zootechnique et la rationalisation de l’usage des antibiotiques dans les élevages.
  • Sensibiliser l’ensemble des acteurs professionnels (éleveurs, vétérinaires, pharmaciens) aux risques des antibioresistances sur la santé.
  • Promouvoir le bon usage des antibiotiques à travers des campagnes de communication(médias, affiches …)
  • Mettre en place des alternatives thérapeutiques et privilégier l’utilisation de vaccins
  • Utiliser des moyens de diagnostiques rapides pour le médecin et le vétérinaire
  • Renforcer les contrôles de la prescription, de la délivrance et de l’usage des antibiotiques
  • Combattre le marché parallèle et les pratiques illégales…

Ces quelques recommandations ne sont évidement pas exhaustives, pour lutter contre l’antibiorésistance tous les acteurs de la santé doivent agir ensemble et ne jamais oublier que la santé animale et la santé humaine sont indissociable et que l’avenir de l’homme en dépend.«Une seule santé».